Technology
83% d'effort en moins : quand le chien devient le bénéficiaire d’un parcours PMR inadapté
10 Mars 2026

À l’approche de ses 9 ans, mon chien Newton commence à ressentir le poids des années. Les longues promenades laissent place à des tours de quartier plus concis. L’objectif est simple : préserver ses articulations et éviter de réveiller son arthrose. Vivant au deuxième étage d’une grande résidence, ce qui était une simple routine est devenu un défi logistique : soixante marches à descendre, puis à monter, quatre fois par jour. Pour soulager Newton, j’ai utilisé mon œil de designer pour observer notre environnement, cherchant la moindre faille dans l'architecture et les aménagements pour lui offrir un répit.
Ce mois-ci, je ne vous parlerai pas d’un projet d'envergure, mais d’un détail d’architecture ordinaire au pied de chez moi. Un exemple de ce Design of Everyday Things — pour reprendre le titre d’un ouvrage (1988) de l’un des pères du design d’expérience, Don Norman — si banal qu'on finit par ne plus le voir. Il s’agit de l’aménagement PMR (Personne à Mobilité Réduite) de ma résidence qui me paraissait raté… mais qui fait le bonheur des vieux chiens, véritable design animalo-centré involontaire. Norman nous a appris que les objets et les lieux doivent « suggérer » leur propre usage par leur forme. Ici, l'usage suggéré est l'accessibilité, mais la réalité technique est un dispositif dangereux et inadapté.
L’illusion de l’accessibilité : quand le design devient un obstacle
Ma résidence, fruit de la fusion de deux ensembles datant des années 1880, est un véritable dédale. Pour une personne valide, ce labyrinthe de passages, de recoins et d’escaliers prête à sourire (et à adresser une pensée au facteur). Cependant, dès que l'on change de point de vue pour adopter celui d'une Personne à Mobilité Réduite (PMR), l'expérience bascule dans l'absurde.
À première vue, l’entrée présente une rampe d’accès. L'intention semble là. Pourtant, dès que l'on s'y engage, les obstacles s'enchaînent. Si la rampe possède des paliers de repos, son inclinaison affiche un vertigineux 23°.
Pour rappel, les normes d'accessibilité actuelles préconisent une pente située entre 4% et 5% (soit environ 2,3° à 2,9°), avec une tolérance maximale et exceptionnelle à 12% (soit environ 6,8°) sur de très courtes distances et sous réserve d'homologation. Ici, avec nos 23°, nous sommes plus proches d'une piste de ski que d'un aménagement sécurisé.
« Ici, avec nos 23°, nous sommes plus proches d'une piste de ski que d'un aménagement sécurisé. »
Une fois ce toboggan franchi, la désillusion continue : deux portes vitrées dont une seule s'ouvre — empêchant le passage d'un fauteuil — accessibles seulement après avoir franchi... une marche. À ce stade, l’accès est déjà compromis avant même d’être à l’intérieur de la résidence.
Imaginons qu’avec de l’aide, la personne parvienne à franchir la marche et les portes : elle se retrouve dans un hall extérieur, avec de petites pentes, plus adaptées cette fois-ci, qui lui permettent de se rapprocher des immeubles pour arriver… face à cinq marches supplémentaires.

À gauche : la rampe PMR de 23°. À droite : les 5 marches pour accéder aux immeubles.
Une rampe est disponible mais cette fois-ci, l'accès est gêné par les boîtes aux lettres.

Le point final de cette impasse ergonomique se trouve à l'intérieur même des bâtiments : l’ascenseur ne dessert que les demi-étages, condamnant structurellement les appartements à rester inaccessibles pour quiconque ne peut franchir une volée de marches supplémentaire. Le trajet alternatif ? Un contournement interminable par la voie des voitures, sans trottoir et ponctuée de dos-d'âne massifs qui ne semblent, eux non plus, pas aux normes.
Si cette description peut sembler choquante, elle est le témoin d'une époque pas si lointaine, où l’inclusion était facultative. En effet, les premières bases de l'accessibilité ont été jetées par la loi d'orientation du 30 juin 1975, suivies par les premières règles techniques concrètes de l'arrêté du 24 décembre 1980. À cette période, la question de l’usage réel était encore balbutiante. De nombreuses rampes étaient installées pour cocher les cases d'un cahier des charges réglementaire naissant, plutôt que par un vrai souci de prise en compte de l’ergonomie et du parcours usager.
Pourtant, contre toute attente, cet aménagement fait malgré tout quelques heureux dans la résidence : les (vieux) chiens et leurs gardiens !
L'usager imprévu : l'architecture détournée par le chien
Si une pente à 23° est un danger critique pour des roues, elle s’avère être, paradoxalement, une bénédiction pour les articulations d’un chien âgé. Dans la biomécanique canine, l'escalier est un ennemi redoutable : chaque marche impose un impact vertical sec et une flexion profonde des hanches et des coudes. Pour Newton, la rampe remplace ces micro-traumatismes par un effort linéaire. Certes, la poussée musculaire requise par l'inclinaison est conséquente, mais elle reste fluide et gérable, contrairement au choc répété du franchissement de palier.

Newton emprunte quotidiennement la rampe PMR, sans difficulté !
En détournant ce parcours PMR raté et en exploitant l’ascenseur — malgré son arrêt frustrant en demi-étage — nous avons réussi à nous adapter à l'architecture de la résidence. Le calcul est sans appel : pour un rythme de quatre sorties quotidiennes, nous passons d’environ 480 à seulement 80 marches à franchir. En adaptant le parcours, nous avons réduit l’effort mécanique imposé à Newton de plus de 83 % ! À ce stade : il devient possible de soutenir Newton et de l'alléger lors des passages difficiles. Une manipulation physiquement impossible avec un humain en fauteuil, pour qui une rupture de niveau de quelques centimètres est déjà une frontière infranchissable.
Cet usage détourné est aussi celui de mes voisins qui adoptent quotidiennement le même itinéraire pour leur chienne Peach. À 11 ans, cette Shar pei subit elle aussi une santé déclinante qui transforme chaque escalier en obstacle colossal, nécessitant occasionnellement qu’on la porte. Nos chiens apprécient de se croiser aux abords de cette structure, qui a finalement des allures de petit privilège.
Pourtant, ne nous y trompons pas : ce confort est accidentel. Il n'y a probablement jamais eu de réelle démarche de design dans la réalisation de ce parcours (ni étude d'usage, ni test ergonomique). Ce sont simplement des éléments techniques posés là, à la va-vite, pour valider un cahier des charges et cocher la case d'une réglementation naissante. Mais c'est précisément ici que réside l’intérêt de ce cas : là où l'on a échoué à servir l'humain, des non-humains ont trouvé une brèche pour s'en accommoder. Sans le savoir, ces aménagements par défaut sont devenus une infrastructure de prendre soin animalier au cœur des immeubles. Son existence donne envie de s’imaginer un instant, ce que seraient des architectures incluant les besoins de nos chiens voire des 79 millions d’animaux de compagnie dès la première esquisse.
« En adaptant le parcours, nous avons réduit l'effort mécanique imposé à Newton de plus de 83% ! »

En empruntant cet accès sur le parcours, Newton évite deux marches supplémentaires !
Conclusion : pour un détournement réussi, combien de pièges potentiellement mortifères ?
La fonctionnalité accidentelle de cette rampe met en exergue une nécessité : cesser de concevoir en silos. Dans la réalité des usages, de nombreuses personnes en situation de handicap moteur vivent avec un chien d’assistance ou de compagnie. Concevoir un espace qui ignore l’animal, c’est aussi complexifier, par ricochet, la vie de l’humain qui l’accompagne. À l’heure où 61% des Français (Kantar, 2025) possèdent au moins un animal de compagnie notre Design for Everyday Things doit impérativement intégrer les espèces qui nous entourent s’il souhaite rester pertinent.
À défaut d'être inclusif, le design devrait au moins être neutre et ne causer aucune souffrance inutile. Si Newton a trouvé une solution heureuse dans le dédale de ma résidence, d’autres vivants paient le prix fort de nos angles morts de conception. À Paris, certains modèles de poubelles urbaines disposent d'opercules mal dimensionnés qui se transforment en pièges mortels : des rats y agonisent durant des heures, coincés par le thorax ou la queue.

Captures d'écran des rats morts, coicnés par le design de la poubelle. Images extraites du compte Instagram de l'agent de propreté @ludovidfr_off, mars 2026.
Pourtant, dans la lignée de sa stratégie « Animaux en ville », la Ville de Paris affiche une volonté croissante d'intégrer le bien-être animal au cœur de ses aménagements. C'est une avancée majeure, mais comme le montre l’exemple ci-dessus, cet engagement doit maintenant se concrétiser pleinement. Prendre en compte les vivants non-humains dans nos conceptions n’est pas une simple sensiblerie ; c’est une question d’éthique et de responsabilité.
Concevoir pour tous, c'est aussi concevoir pour ceux qui habitent la ville à nos côtés, sans jamais avoir leur mot à dire sur nos plans, mais dont l'usage valide — ou condamne — la pertinence de nos réalisations et notre humanité.
« Concevoir un espace qui ignore l’animal, c’est aussi complexifier, par ricochet, la vie de l’humain qui l’accompagne. »
Références bibliographiques
• France. (1975, 30 juin). Loi n° 75-534 d'orientation en faveur des personnes handicapées. Légifrance. https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000333976/`
• France. Ministère de l'Environnement et du Cadre de vie, & Ministère des Transports. (1980, 24 décembre). Arrêté du 24 décembre 1980 fixant les dispositions relatives à l'accessibilité et à l'adaptabilité des bâtiments d'habitation collectifs neufs. Légifrance.
https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000838513
• Norman, D. (2013). The design of everyday things (Revised and expanded edition). Basic Books.
Technology
83% d'effort en moins : quand le chien devient le bénéficiaire d’un parcours PMR inadapté
10 Mars 2026


À l’approche de ses 9 ans, mon chien Newton commence à ressentir le poids des années. Les longues promenades laissent place à des tours de quartier plus concis. L’objectif est simple : préserver ses articulations et éviter de réveiller son arthrose. Vivant au deuxième étage d’une grande résidence, ce qui était une simple routine est devenu un défi logistique : soixante marches à descendre, puis à monter, quatre fois par jour. Pour soulager Newton, j’ai utilisé mon œil de designer pour observer notre environnement, cherchant la moindre faille dans l'architecture et les aménagements pour lui offrir un répit.
Ce mois-ci, je ne vous parlerai pas d’un projet d'envergure, mais d’un détail d’architecture ordinaire au pied de chez moi. Un exemple de ce Design of Everyday Things — pour reprendre le titre d’un ouvrage (1988) de l’un des pères du design d’expérience, Don Norman — si banal qu'on finit par ne plus le voir. Il s’agit de l’aménagement PMR (Personne à Mobilité Réduite) de ma résidence qui me paraissait raté… mais qui fait le bonheur des vieux chiens, véritable design animalo-centré involontaire. Norman nous a appris que les objets et les lieux doivent « suggérer » leur propre usage par leur forme. Ici, l'usage suggéré est l'accessibilité, mais la réalité technique est un dispositif dangereux et inadapté.
Newton emprunte quotidiennement la rampe PMR, sans difficulté !


En détournant ce parcours PMR raté et en exploitant l’ascenseur — malgré son arrêt frustrant en demi-étage — nous avons réussi à nous adapter à l'architecture de la résidence. Le calcul est sans appel : pour un rythme de quatre sorties quotidiennes, nous passons d’environ 480 à seulement 80 marches à franchir. En adaptant le parcours, nous avons réduit l’effort mécanique imposé à Newton de plus de 83 % ! À ce stade : il devient possible de soutenir Newton et de l'alléger lors des passages difficiles. Une manipulation physiquement impossible avec un humain en fauteuil, pour qui une rupture de niveau de quelques centimètres est déjà une frontière infranchissable.
Cet usage détourné est aussi celui de mes voisins qui adoptent quotidiennement le même itinéraire pour leur chienne Peach. À 11 ans, cette Shar pei subit elle aussi une santé déclinante qui transforme chaque escalier en obstacle colossal, nécessitant occasionnellement qu’on la porte. Nos chiens apprécient de se croiser aux abords de cette structure, qui a finalement des allures de petit privilège.
Pourtant, ne nous y trompons pas : ce confort est accidentel. Il n'y a probablement jamais eu de réelle démarche de design dans la réalisation de ce parcours (ni étude d'usage, ni test ergonomique). Ce sont simplement des éléments techniques posés là, à la va-vite, pour valider un cahier des charges et cocher la case d'une réglementation naissante. Mais c'est précisément ici que réside l’intérêt de ce cas : là où l'on a échoué à servir l'humain, des non-humains ont trouvé une brèche pour s'en accommoder. Sans le savoir, ces aménagements par défaut sont devenus une infrastructure de prendre soin animalier au cœur des immeubles. Son existence donne envie de s’imaginer un instant, ce que seraient des architectures incluant les besoins de nos chiens voire des 79 millions d’animaux de compagnie dès la première esquisse.
En empruntant cet accès sur le parcours, Newton évite deux marches supplémentaires !
L’illusion de l’accessibilité : quand le design devient un obstacle
Ma résidence, fruit de la fusion de deux ensembles datant des années 1880, est un véritable dédale. Pour une personne valide, ce labyrinthe de passages, de recoins et d’escaliers prête à sourire (et à adresser une pensée au facteur). Cependant, dès que l'on change de point de vue pour adopter celui d'une Personne à Mobilité Réduite (PMR), l'expérience bascule dans l'absurde.
À première vue, l’entrée présente une rampe d’accès. L'intention semble là. Pourtant, dès que l'on s'y engage, les obstacles s'enchaînent. Si la rampe possède des paliers de repos, son inclinaison affiche un vertigineux 23°.
Pour rappel, les normes d'accessibilité actuelles préconisent une pente située entre 4% et 5% (soit environ 2,3° à 2,9°), avec une tolérance maximale et exceptionnelle à 12% (soit environ 6,8°) sur de très courtes distances et sous réserve d'homologation. Ici, avec nos 23°, nous sommes plus proches d'une piste de ski que d'un aménagement sécurisé.
« Ici, avec nos 23°, nous sommes plus proches d'une piste de ski que d'un aménagement sécurisé. »
Une fois ce toboggan franchi, la désillusion continue : deux portes vitrées dont une seule s'ouvre — empêchant le passage d'un fauteuil — accessibles seulement après avoir franchi... une marche. À ce stade, l’accès est déjà compromis avant même d’être à l’intérieur de la résidence.
Imaginons qu’avec de l’aide, la personne parvienne à franchir la marche et les portes : elle se retrouve dans un hall extérieur, avec de petites pentes, plus adaptées cette fois-ci, qui lui permettent de se rapprocher des immeubles pour arriver… face à cinq marches supplémentaires.


Le point final de cette impasse ergonomique se trouve à l'intérieur même des bâtiments : l’ascenseur ne dessert que les demi-étages, condamnant structurellement les appartements à rester inaccessibles pour quiconque ne peut franchir une volée de marches supplémentaire. Le trajet alternatif ? Un contournement interminable par la voie des voitures, sans trottoir et ponctuée de dos-d'âne massifs qui ne semblent, eux non plus, pas aux normes.
Si cette description peut sembler choquante, elle est le témoin d'une époque pas si lointaine, où l’inclusion était facultative. En effet, les premières bases de l'accessibilité ont été jetées par la loi d'orientation du 30 juin 1975, suivies par les premières règles techniques concrètes de l'arrêté du 24 décembre 1980. À cette période, la question de l’usage réel était encore balbutiante. De nombreuses rampes étaient installées pour cocher les cases d'un cahier des charges réglementaire naissant, plutôt que par un vrai souci de prise en compte de l’ergonomie et du parcours usager.
Pourtant, contre toute attente, cet aménagement fait malgré tout quelques heureux dans la résidence : les (vieux) chiens et leurs gardiens !
Une rampe est disponible mais cette fois-ci, l'accès est gêné par les boîtes aux lettres.
À gauche : la rampe PMR de 23°. À droite : les 5 marches pour accéder aux immeubles.
L'usager imprévu : l'architecture détournée par le chien
Si une pente à 23° est un danger critique pour des roues, elle s’avère être, paradoxalement, une bénédiction pour les articulations d’un chien âgé. Dans la biomécanique canine, l'escalier est un ennemi redoutable : chaque marche impose un impact vertical sec et une flexion profonde des hanches et des coudes. Pour Newton, la rampe remplace ces micro-traumatismes par un effort linéaire. Certes, la poussée musculaire requise par l'inclinaison est conséquente, mais elle reste fluide et gérable, contrairement au choc répété du franchissement de palier.
« En adaptant le parcours, nous avons réduit l'effort mécanique imposé à Newton de plus de 83% ! »
Conclusion : pour un détournement réussi, combien de pièges potentiellement mortifères ?
La fonctionnalité accidentelle de cette rampe met en exergue une nécessité : cesser de concevoir en silos. Dans la réalité des usages, de nombreuses personnes en situation de handicap moteur vivent avec un chien d’assistance ou de compagnie. Concevoir un espace qui ignore l’animal, c’est aussi complexifier, par ricochet, la vie de l’humain qui l’accompagne. À l’heure où 61% des Français (Kantar, 2025) possèdent au moins un animal de compagnie notre Design for Everyday Things doit impérativement intégrer les espèces qui nous entourent s’il souhaite rester pertinent.
À défaut d'être inclusif, le design devrait au moins être neutre et ne causer aucune souffrance inutile. Si Newton a trouvé une solution heureuse dans le dédale de ma résidence, d’autres vivants paient le prix fort de nos angles morts de conception. À Paris, certains modèles de poubelles urbaines disposent d'opercules mal dimensionnés qui se transforment en pièges mortels : des rats y agonisent durant des heures, coincés par le thorax ou la queue.

Captures d'écran des rats morts, coicnés par le design de la poubelle. Images extraites du compte Instagram de l'agent de propreté @ludovidfr_off, mars 2026.
Pourtant, dans la lignée de sa stratégie « Animaux en ville », la Ville de Paris affiche une volonté croissante d'intégrer le bien-être animal au cœur de ses aménagements. C'est une avancée majeure, mais comme le montre l’exemple ci-dessus, cet engagement doit maintenant se concrétiser pleinement. Prendre en compte les vivants non-humains dans nos conceptions n’est pas une simple sensiblerie ; c’est une question d’éthique et de responsabilité.
Concevoir pour tous, c'est aussi concevoir pour ceux qui habitent la ville à nos côtés, sans jamais avoir leur mot à dire sur nos plans, mais dont l'usage valide — ou condamne — la pertinence de nos réalisations et notre humanité.
« Concevoir un espace qui ignore l’animal, c’est aussi complexifier, par ricochet, la vie de l’humain qui l’accompagne. »
Références bibliographiques
• France. (1975, 30 juin). Loi n° 75-534 d'orientation en faveur des personnes handicapées. Légifrance. https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000333976/`
• France. Ministère de l'Environnement et du Cadre de vie, & Ministère des Transports. (1980, 24 décembre). Arrêté du 24 décembre 1980 fixant les dispositions relatives à l'accessibilité et à l'adaptabilité des bâtiments d'habitation collectifs neufs. Légifrance.
https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000838513
• Norman, D. (2013). The design of everyday things (Revised and expanded edition). Basic Books.
Technology
83% d'effort en moins : quand le chien devient le bénéficiaire d’un parcours PMR inadapté
10 Mars 2026

À l’approche de ses 9 ans, mon chien Newton commence à ressentir le poids des années. Les longues promenades laissent place à des tours de quartier plus concis. L’objectif est simple : préserver ses articulations et éviter de réveiller son arthrose. Vivant au deuxième étage d’une grande résidence, ce qui était une simple routine est devenu un défi logistique : soixante marches à descendre, puis à monter, quatre fois par jour. Pour soulager Newton, j’ai utilisé mon œil de designer pour observer notre environnement, cherchant la moindre faille dans l'architecture et les aménagements pour lui offrir un répit.
Ce mois-ci, je ne vous parlerai pas d’un projet d'envergure, mais d’un détail d’architecture ordinaire au pied de chez moi. Un exemple de ce Design of Everyday Things — pour reprendre le titre d’un ouvrage (1988) de l’un des pères du design d’expérience, Don Norman — si banal qu'on finit par ne plus le voir. Il s’agit de l’aménagement PMR (Personne à Mobilité Réduite) de ma résidence qui me paraissait raté… mais qui fait le bonheur des vieux chiens, véritable design animalo-centré involontaire. Norman nous a appris que les objets et les lieux doivent « suggérer » leur propre usage par leur forme. Ici, l'usage suggéré est l'accessibilité, mais la réalité technique est un dispositif dangereux et inadapté.
L’illusion de l’accessibilité : quand le design devient un obstacle
Ma résidence, fruit de la fusion de deux ensembles datant des années 1880, est un véritable dédale. Pour une personne valide, ce labyrinthe de passages, de recoins et d’escaliers prête à sourire (et à adresser une pensée au facteur). Cependant, dès que l'on change de point de vue pour adopter celui d'une Personne à Mobilité Réduite (PMR), l'expérience bascule dans l'absurde.
À première vue, l’entrée présente une rampe d’accès. L'intention semble là. Pourtant, dès que l'on s'y engage, les obstacles s'enchaînent. Si la rampe possède des paliers de repos, son inclinaison affiche un vertigineux 23°.
Pour rappel, les normes d'accessibilité actuelles préconisent une pente située entre 4% et 5% (soit environ 2,3° à 2,9°), avec une tolérance maximale et exceptionnelle à 12% (soit environ 6,8°) sur de très courtes distances et sous réserve d'homologation. Ici, avec nos 23°, nous sommes plus proches d'une piste de ski que d'un aménagement sécurisé.
« Ici, avec nos 23°, nous sommes plus proches d'une piste de ski que d'un aménagement sécurisé. »
Une fois ce toboggan franchi, la désillusion continue : deux portes vitrées dont une seule s'ouvre — empêchant le passage d'un fauteuil — accessibles seulement après avoir franchi... une marche. À ce stade, l’accès est déjà compromis avant même d’être à l’intérieur de la résidence.
Imaginons qu’avec de l’aide, la personne parvienne à franchir la marche et les portes : elle se retrouve dans un hall extérieur, avec de petites pentes, plus adaptées cette fois-ci, qui lui permettent de se rapprocher des immeubles pour arriver… face à cinq marches supplémentaires.

À gauche : la rampe PMR de 23°. À droite : les 5 marches pour accéder aux immeubles.

Une rampe est disponible mais cette fois-ci, l'accès est gêné par les boîtes aux lettres.
Le point final de cette impasse ergonomique se trouve à l'intérieur même des bâtiments : l’ascenseur ne dessert que les demi-étages, condamnant structurellement les appartements à rester inaccessibles pour quiconque ne peut franchir une volée de marches supplémentaire. Le trajet alternatif ? Un contournement interminable par la voie des voitures, sans trottoir et ponctuée de dos-d'âne massifs qui ne semblent, eux non plus, pas aux normes.
Si cette description peut sembler choquante, elle est le témoin d'une époque pas si lointaine, où l’inclusion était facultative. En effet, les premières bases de l'accessibilité ont été jetées par la loi d'orientation du 30 juin 1975, suivies par les premières règles techniques concrètes de l'arrêté du 24 décembre 1980. À cette période, la question de l’usage réel était encore balbutiante. De nombreuses rampes étaient installées pour cocher les cases d'un cahier des charges réglementaire naissant, plutôt que par un vrai souci de prise en compte de l’ergonomie et du parcours usager.
Pourtant, contre toute attente, cet aménagement fait malgré tout quelques heureux dans la résidence : les (vieux) chiens et leurs gardiens !
L'usager imprévu : l'architecture détournée par le chien
Si une pente à 23° est un danger critique pour des roues, elle s’avère être, paradoxalement, une bénédiction pour les articulations d’un chien âgé. Dans la biomécanique canine, l'escalier est un ennemi redoutable : chaque marche impose un impact vertical sec et une flexion profonde des hanches et des coudes. Pour Newton, la rampe remplace ces micro-traumatismes par un effort linéaire. Certes, la poussée musculaire requise par l'inclinaison est conséquente, mais elle reste fluide et gérable, contrairement au choc répété du franchissement de palier.

Newton emprunte quotidiennement la rampe PMR, sans difficulté !
En détournant ce parcours PMR raté et en exploitant l’ascenseur — malgré son arrêt frustrant en demi-étage — nous avons réussi à nous adapter à l'architecture de la résidence. Le calcul est sans appel : pour un rythme de quatre sorties quotidiennes, nous passons d’environ 480 à seulement 80 marches à franchir. En adaptant le parcours, nous avons réduit l’effort mécanique imposé à Newton de plus de 83 % ! À ce stade : il devient possible de soutenir Newton et de l'alléger lors des passages difficiles. Une manipulation physiquement impossible avec un humain en fauteuil, pour qui une rupture de niveau de quelques centimètres est déjà une frontière infranchissable.
« En adaptant le parcours, nous avons réduit l'effort mécanique imposé à Newton de plus de 83% ! »
Cet usage détourné est aussi celui de mes voisins qui adoptent quotidiennement le même itinéraire pour leur chienne Peach. À 11 ans, cette Shar pei subit elle aussi une santé déclinante qui transforme chaque escalier en obstacle colossal, nécessitant occasionnellement qu’on la porte. Nos chiens apprécient de se croiser aux abords de cette structure, qui a finalement des allures de petit privilège.
Pourtant, ne nous y trompons pas : ce confort est accidentel. Il n'y a probablement jamais eu de réelle démarche de design dans la réalisation de ce parcours (ni étude d'usage, ni test ergonomique). Ce sont simplement des éléments techniques posés là, à la va-vite, pour valider un cahier des charges et cocher la case d'une réglementation naissante. Mais c'est précisément ici que réside l’intérêt de ce cas : là où l'on a échoué à servir l'humain, des non-humains ont trouvé une brèche pour s'en accommoder. Sans le savoir, ces aménagements par défaut sont devenus une infrastructure de prendre soin animalier au cœur des immeubles. Son existence donne envie de s’imaginer un instant, ce que seraient des architectures incluant les besoins de nos chiens voire des 79 millions d’animaux de compagnie dès la première esquisse.

En empruntant cet accès sur le parcours, Newton évite deux marches supplémentaires !
Conclusion : pour un détournement réussi, combien de pièges potentiellement mortifères ?
La fonctionnalité accidentelle de cette rampe met en exergue une nécessité : cesser de concevoir en silos. Dans la réalité des usages, de nombreuses personnes en situation de handicap moteur vivent avec un chien d’assistance ou de compagnie. Concevoir un espace qui ignore l’animal, c’est aussi complexifier, par ricochet, la vie de l’humain qui l’accompagne. À l’heure où 61% des Français (Kantar, 2025) possèdent au moins un animal de compagnie notre Design for Everyday Things doit impérativement intégrer les espèces qui nous entourent s’il souhaite rester pertinent.
À défaut d'être inclusif, le design devrait au moins être neutre et ne causer aucune souffrance inutile. Si Newton a trouvé une solution heureuse dans le dédale de ma résidence, d’autres vivants paient le prix fort de nos angles morts de conception. À Paris, certains modèles de poubelles urbaines disposent d'opercules mal dimensionnés qui se transforment en pièges mortels : des rats y agonisent durant des heures, coincés par le thorax ou la queue.

Captures d'écran des rats morts, coicnés par le design de la poubelle. Images extraites du compte Instagram de l'agent de propreté @ludovidfr_off, mars 2026.
Pourtant, dans la lignée de sa stratégie « Animaux en ville », la Ville de Paris affiche une volonté croissante d'intégrer le bien-être animal au cœur de ses aménagements. C'est une avancée majeure, mais comme le montre l’exemple ci-dessus, cet engagement doit maintenant se concrétiser pleinement. Prendre en compte les vivants non-humains dans nos conceptions n’est pas une simple sensiblerie ; c’est une question d’éthique et de responsabilité.
Concevoir pour tous, c'est aussi concevoir pour ceux qui habitent la ville à nos côtés, sans jamais avoir leur mot à dire sur nos plans, mais dont l'usage valide — ou condamne — la pertinence de nos réalisations et notre humanité.
« Concevoir un espace qui ignore l’animal, c’est aussi complexifier, par ricochet, la vie de l’humain qui l’accompagne. »
Références bibliographiques
• France. (1975, 30 juin). Loi n° 75-534 d'orientation en faveur des personnes handicapées. Légifrance. https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000333976/`
• France. Ministère de l'Environnement et du Cadre de vie, & Ministère des Transports. (1980, 24 décembre). Arrêté du 24 décembre 1980 fixant les dispositions relatives à l'accessibilité et à l'adaptabilité des bâtiments d'habitation collectifs neufs. Légifrance.
https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000838513
• Norman, D. (2013). The design of everyday things (Revised and expanded edition). Basic Books.