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Pourquoi j’ai changé mon regard sur le livre 𝑨𝒏𝒊𝒎𝒐𝒕𝒆𝒄𝒕𝒖𝒓𝒆. 𝑫𝒆𝒔𝒊𝒈𝒏 𝒑𝒐𝒖𝒓 𝒂𝒏𝒊𝒎𝒂𝒖𝒙 𝒅𝒐𝒎𝒆𝒔𝒕𝒊𝒒𝒖𝒆𝒔 : analyse critique d’une anthologie du design

06 Janvier 2026


Il y a quelques années, lors de sa parution aux éditions Phaidon (2018), l'ouvrage Animotecture : design pour animaux domestiques de Tom Wainwright s'est immédiatement imposé comme une pièce maîtresse de ma bibliothèque. À une époque où je découvrais le design pour le vivant, ce livre m’est apparu comme une boussole pour quiconque s'intéresse à la place de l'animal dans notre environnement bâti.

Aujourd'hui encore, il reste à ma connaissance l'unique compilation d’envergure regroupant autant de projets de design et d’architecture autour de l’animal. Pourtant, avec le recul et par le prisme de l'Animal-Centred Design (ACD), ma lecture s'est nuancée. Si l'objet reste fascinant, il cristallise également les défis éthiques majeurs du design incluant l’animal : comment concilier les désirs humains et les impératifs inhérents à l'animal ?



L'ACD devient ainsi un acte de réparation éthique : il corrige l'angle mort de la conception classique, trop souvent anthropocentrée. 


une réussite éditoriale et une base de données unique

Cette anthologie possède une valeur documentaire exceptionnelle. Elle brille par plusieurs aspects qui en font un objet que l'on a un réel plaisir à feuilleter :

  • Une vision multi-espèces : On sort du traditionnel duo « chien/chat » pour explorer des habitats destinés aux chevaux ou même aux abeilles.
     

  • Un travail graphique efficace : La couverture attractive et le format pratique invitent à la prise en main. L'auteur a mis en place un système de lecture intelligent : chaque projet est accompagné de pictogrammes indiquant les espèces et les matériaux.

  • Un rythme agréable : Les projets sont intercalés de citations qui apportent du souffle. Les empreintes de l'animal en bas de chaque page sont une touche graphique particulièrement réussie.

  • Une approche synthétique : Chaque projet possède une courte description, ce qui permet de l’appréhender rapidement et d'en comprendre l'intention initiale.


Pourtant, en commençant à s'intéresser à la substance de l'ouvrage, on note une imprécision majeure dès le titre. Dans sa langue originale, l'ouvrage s'intitule Animotecture: Design for Pets. En français, « pets » a été traduit par « animaux domestiques ».
Or, le contenu du livre dépasse largement ce cadre en proposant des projets pour les insectes ou les oiseaux sauvages. Ce glissement sémantique annonce une difficulté de l'ouvrage à définir précisément son sujet : l'animal réduit à son statut de propriété domestique, ou l'animal considéré comme un habitant du vivant à part entière ? Finalement, de qui parle-t-on et avec quel regard ?


Présentation de la conception graphique qui guide le lecteur tout au long de l'ouvrage.
Source image : Amazon.com.



UNE VISION LINéaire du design : le risque du mélange des genres

      Dans son avant-propos, Tom Wainwright affirme que l’ensemble des projets présentés « obéissent tous à un même objectif [...] : prendre soin de ces animaux et satisfaire au mieux leurs envies ».
Pourtant, en plaçant tous les projets sur la même ligne, sans distinction ni analyse d’impact, l'auteur crée une confusion. En explorant attentivement l’ouvrage, trois approches radicalement différentes, qui ne devraient pas être confondues, se dégagent :

• L’Animal-Centred Design (ACD) : Des projets qui répondent à un besoin réel de l’animal, dans un contexte donné. Par exemple, le projet MAO’er Hutong de O.D.D. Design (page 150) se présente comme un ensemble de tuiles à intercaler entre les tuiles traditionnelles des vieux quartiers de Pékin. Il propose des abris de fortune aux chats errants tout en empêchant la prolifération des mauvaises herbes sur les toits. C’est un design en faveur d’une cohabitation raisonnée.

• L’Human-Centred Design : Des objets conçus pour séduire l’humain, dont la vision de l’animal comme usager est secondaire. L'exemple de la Caravane pour chien de Straight Line Designs (page 204), un panier en forme de caravane, est frappant : l'auteur explique que les chiens ont été « privés des joies du voyage en caravane ». C’est une projection anthropomorphique ; le symbole de vacances humaines n’est pas percutant pour répondre aux besoins d’un chien.

• L’Art spéculatif : L’objet s’affranchit des contraintes d’usage quotidien, comme l’installation Parole de Leopold Banchini et Daniel Zamarbide (pages 124-125). Loin de l'utilité domestique, cette structure inspirée de la prison de Champ-Dollon utilise des souris de laboratoire pour questionner la responsabilité de l'architecte en milieu carcéral. L’animal est ici le vecteur d’une question politique. La création n’a donc pas de responsabilité fonctionnelle (bien que l’interaction entre l’animal et l’œuvre nécessite un travail pour que celui-ci ne subisse pas une mauvaise expérience).

Enfin, on remarque que la plupart de ces objets s’adressent à un public aisé. Or, comme le soulignait Victor Papanek dans Design for the Real World (1971), le design ne doit pas être un luxe superficiel ou un « gadget », mais un outil avec une responsabilité sociale et éthique. En restant dans une posture esthétique coûteuse, on oublie que l'écoute des besoins éthologiques de l’animal doit être le pilier d'une conception universelle et raisonnée, et non un privilège réservé à une minorité.


Extrait du portfolio de O.D.D. Design montrant des images des abris pour chats errants de leur projet MAO’er Hutong (Crédits photos : Jin Boan ; Source : https://o-d-d.design/pdf/2023_odd_portfolio_MAY.pdf#view=Fit)

Si certains projets centrés sur l'humain sont simplement peu utiles pour l'animal, d'autres sont à décrire pour ce qu'ils sont : maltraitants.


Image du projet Parole (2013) de Leopold Banchini et Daniel Zamarbide (BUREAU) - (Crédit photo : Dylan Perrenoud ; Source : https://bureau.ac/parole/)



quand le design vire à la maltraitance : le cas du bocal à poisson produit par chimère

Par respect pour le droit d’auteur, je vous laisse découvrir cet objet sur le site officiel de Chimère ou à la page 47 d’Animotecture.

Si certains projets centrés sur l'humain sont simplement peu utiles pour l'animal, d'autres sont à décrire pour ce qu’ils sont : maltraitants. C'est le cas de la plupart des projets destinés à la faune aquatique présentés dans l'ouvrage, où la recherche de simplicité, de pureté visuelle ignore systématiquement la complexité biologique d'un tel écosystème.

Le bocal à poisson de la maison Chimère (vendu 3 250 $) en est un exemple criant :

  • Forme sphérique : la forme ronde déforme la vision du poisson et réduit la surface d'échange air-eau, pouvant provoquer une hypoxie (Wedemeyer, 1996).

  • Absence de cycle azoté : sans filtre ni végétaux, l’ammoniac issu des déjections peut brûler les branchies du poisson en quelques jours (Ip & Chew, 2010 ; principe du cycle de l’azote, Goldstein, 2007).

  • Stress et vulnérabilité : L'exposition à 360° sans aucune cachette maintient le poisson dans un état de stress chronique (pic de cortisol), ce qui est fatal à moyen terme (Sloman & Armstrong, 2002).

Recréer un écosystème (qualité de l'eau, température, filtration, cycle bactérien) est un travail minutieux. Enfermer un poisson dans un bocal dans un but uniquement esthétique, c’est regarder un être agoniser pour décorer son salon.



conclusion : comment lire animotecture aujourd'hui ?

Animotecture reste une source d’inspiration que j’aime particulièrement consulter. De fait, de nombreux projets du livre mettent en valeur un design au service d’une communauté hybride (Lestel, 2010), comme la CATable 1.0 et 2.0 de LYCS ARCHITECTURE (pages 96-97). Celle-ci croise les besoins instinctifs du chat (se faufiler dans des tunnels, explorer des cavités et s'étaler à proximité de son gardien) et le besoin fonctionnel de l'humain (un bureau pour travailler). Plutôt que de repousser le chat du clavier, le designer en a fait un co-habitant, en intégrant sa présence dans la structure même du meuble.

Alors, comment adapter sa grille de lecture au fil des pages ? Pour aiguiller votre parcours, voici trois questions à vous poser : 

  1. Comportement : L'objet permet-il à l'animal d’exprimer ou de répondre à un comportement naturel ?

  2. Physiologie : Les matériaux et la forme respectent-ils sa santé et son physique ?

  3. Usager : Si l'on retire l'humain, l'objet garde-t-il un intérêt pour l'animal ?

Ainsi, un regard par le prisme de l'Animal-Centred Design aurait permis d'exclure les projets maltraitants.

Toutefois, en tenant compte de ces constats, on pourrait s’amuser à imaginer une réédition excluant les projets problématiques et avec un titre affiné : Animotecture. Design en faveur des animaux.


Ce glissement sémantique du « pour » vers le « en faveur de » transforme la posture du designer : il ne s'agit plus de faire de l'animal la simple cible d'un objet, mais de se faire l'allié de son bien-être. Concevoir « en faveur de », c’est placer l’éthologie et la physiologie comme des priorités non négociables et faire du design un acte d’engagement et de soin.

Et pour finir, je vous livre quelques projets supplémentaires que j’adore et que j’ai découvert grâce à Animotecture : Mur pour animaux de Gita Gschwendtner (page 175), Bloc et brique pour abeilles de Green&Blue (page 171), Console pour chat de Modernist Cat (page 194).



« La communauté hybride est un espace de vie partagé dans lequel humains et animaux sont engagés dans une vie commune complexe, où chacun ajuste son comportement à celui de l'autre. »


Dominique Lestel, Les origines animales de la culture, 2001.

Crédit images : LYCS Architecture (en.lycs-arc.com).

Références bibliographiques

• Goldstein, R. J. (2007). Marine Reef Aquarium Notebook. Barron's Educational Series. 

  • Ip, Y. K., & Chew, S. F. (2010). Ammonia production, excretion, and toxicities in fish : a review. Frontiers in psychology, 134 (1), 1-20. https://doi.org/10.3389/fphys.2010.00134.

  • Lestel, D. (2001). Les origines animales de la culture. Flammarion. 

  • Wedemeyer, G. A. (1996). Physiology of Fish in Intensive Culture Systems. Springer Science & Business Media.

  • Schreck, C. B., & Tort, L. (2016). The Concept of Stress in Fish. Biology of Stress in Fish : fish physiology, 1-45. https://doi.org/10.1016/B978-0-12-802728-8.00001-1.

  • Sloman, K. A., & Armstrong, J. D. (2002). Physiological effects of dominance hierarchies: laboratory artefacts or natural phenomena?. Journal of Fish Biology, 61(1), 1-23. https://doi.org/10.1111/j.1095-8649.2002.tb01733.x.


Les images illustrant cet article sont utilisées dans un but de critique et d'analyse pédagogique. Les droits appartiennent à leurs auteurs respectifs. En cas de demande de retrait par un ayant-droit, l'image sera supprimée immédiatement.

Technology

Pourquoi j’ai changé mon regard sur le livre 𝑨𝒏𝒊𝒎𝒐𝒕𝒆𝒄𝒕𝒖𝒓𝒆. 𝑫𝒆𝒔𝒊𝒈𝒏 𝒑𝒐𝒖𝒓 𝒂𝒏𝒊𝒎𝒂𝒖𝒙 𝒅𝒐𝒎𝒆𝒔𝒕𝒊𝒒𝒖𝒆𝒔 : analyse critique d’une anthologie du design

06 Janvier 2026


Il y a quelques années, lors de sa parution aux éditions Phaidon (2018), l'ouvrage Animotecture : design pour animaux domestiques de Tom Wainwright s'est immédiatement imposé comme une pièce maîtresse de ma bibliothèque. À une époque où je découvrais le design pour le vivant, ce livre m’est apparu comme une boussole pour quiconque s'intéresse à la place de l'animal dans notre environnement bâti.

Aujourd'hui encore, il reste à ma connaissance l'unique compilation d’envergure regroupant autant de projets de design et d’architecture autour de l’animal. Pourtant, avec le recul et par le prisme de l'Animal-Centred Design (ACD), ma lecture s'est nuancée. Si l'objet reste fascinant, il cristallise également les défis éthiques majeurs du design incluant l’animal : comment concilier les désirs humains et les impératifs inhérents à l'animal ?



L'ACD devient ainsi un acte de réparation éthique : il corrige l'angle mort de la conception classique, trop souvent anthropocentrée.

Extrait du portfolio de O.D.D. Design montrant des images des abris pour chats errants de leur projet MAO’er Hutong
(Crédits photos : Jin Boan ; Source : https://o-d-d.design/pdf/2023_odd_portfolio_MAY.pdf#view=Fit)

Image du projet Parole (2013) de Leopold Banchini et Daniel Zamarbide (BUREAU) - (Crédit photo : Dylan Perrenoud ; Source : https://bureau.ac/parole/)



une réussite éditoriale et une base de données unique

Cette anthologie possède une valeur documentaire exceptionnelle. Elle brille par plusieurs aspects qui en font un objet que l'on a un réel plaisir à feuilleter :

  • Une vision multi-espèces : On sort du traditionnel duo « chien/chat » pour explorer des habitats destinés aux chevaux ou même aux abeilles.
     

  • Un travail graphique efficace : La couverture attractive et le format pratique invitent à la prise en main. L'auteur a mis en place un système de lecture intelligent : chaque projet est accompagné de pictogrammes indiquant les espèces et les matériaux.

  • Un rythme agréable : Les projets sont intercalés de citations qui apportent du souffle. Les empreintes de l'animal en bas de chaque page sont une touche graphique particulièrement réussie.

  • Une approche synthétique : Chaque projet possède une courte description, ce qui permet de l’appréhender rapidement et d'en comprendre l'intention initiale.


Pourtant, en commençant à s'intéresser à la substance de l'ouvrage, on note une imprécision majeure dès le titre. Dans sa langue originale, l'ouvrage s'intitule Animotecture: Design for Pets. En français, « pets » a été traduit par « animaux domestiques ».
Or, le contenu du livre dépasse largement ce cadre en proposant des projets pour les insectes ou les oiseaux sauvages. Ce glissement sémantique annonce une difficulté de l'ouvrage à définir précisément son sujet : l'animal réduit à son statut de propriété domestique, ou l'animal considéré comme un habitant du vivant à part entière ? Finalement, de qui parle-t-on et avec quel regard ?



Présentation de la conception graphique qui guide le lecteur au fil de l'ouvrage.
Source image : Amazon.com.



UNE VISION LINéaire du design : le risque du mélange des genres

      Dans son avant-propos, Tom Wainwright affirme que l’ensemble des projets présentés « obéissent tous à un même objectif [...] : prendre soin de ces animaux et satisfaire au mieux leurs envies ».
Pourtant, en plaçant tous les projets sur la même ligne, sans distinction ni analyse d’impact, l'auteur crée une confusion. En explorant attentivement l’ouvrage, trois approches radicalement différentes, qui ne devraient pas être confondues, se dégagent :

• L’Animal-Centred Design (ACD) : Des projets qui répondent à un besoin réel de l’animal, dans un contexte donné. Par exemple, le projet MAO’er Hutong de O.D.D. Design (page 150) se présente comme un ensemble de tuiles à intercaler entre les tuiles traditionnelles des vieux quartiers de Pékin. Il propose des abris de fortune aux chats errants tout en empêchant la prolifération des mauvaises herbes sur les toits. C’est un design en faveur d’une cohabitation raisonnée.

• L’Human-Centred Design : Des objets conçus pour séduire l’humain, dont la vision de l’animal comme usager est secondaire. L'exemple de la Caravane pour chien de Straight Line Designs (page 204), un panier en forme de caravane, est frappant : l'auteur explique que les chiens ont été « privés des joies du voyage en caravane ». C’est une projection anthropomorphique ; le symbole de vacances humaines n’est pas percutant pour répondre aux besoins d’un chien.

• L’Art spéculatif : L’objet s’affranchit des contraintes d’usage quotidien, comme l’installation Parole de Leopold Banchini et Daniel Zamarbide (pages 124-125). Loin de l'utilité domestique, cette structure inspirée de la prison de Champ-Dollon utilise des souris de laboratoire pour questionner la responsabilité de l'architecte en milieu carcéral. L’animal est ici le vecteur d’une question politique. La création n’a donc pas de responsabilité fonctionnelle (bien que l’interaction entre l’animal et l’œuvre nécessite un travail pour que celui-ci ne subisse pas une mauvaise expérience).

Enfin, on remarque que la plupart de ces objets s’adressent à un public aisé. Or, comme le soulignait Victor Papanek dans Design for the Real World (1971), le design ne doit pas être un luxe superficiel ou un « gadget », mais un outil avec une responsabilité sociale et éthique. En restant dans une posture esthétique coûteuse, on oublie que l'écoute des besoins éthologiques de l’animal doit être le pilier d'une conception universelle et raisonnée, et non un privilège réservé à une minorité.


Si certains projets centrés sur l'humain sont simplement peu utiles pour l'animal, d'autres sont à décrire pour ce qu'ils sont : maltraitants.



quand le design vire à la maltraitance : le cas du bocal à poisson produit par chimère

Par respect pour le droit d’auteur, je vous laisse découvrir cet objet sur le site officiel de Chimère ou à la page 47 d’Animotecture.

Si certains projets centrés sur l'humain sont simplement peu utiles pour l'animal, d'autres sont à décrire pour ce qu’ils sont : maltraitants. C'est le cas de la plupart des projets destinés à la faune aquatique présentés dans l'ouvrage, où la recherche de simplicité, de pureté visuelle ignore systématiquement la complexité biologique d'un tel écosystème.

Le bocal à poisson de la maison Chimère (vendu 3 250 $) en est un exemple criant :

  • Forme sphérique : la forme ronde déforme la vision du poisson et réduit la surface d'échange air-eau, pouvant provoquer une hypoxie (Wedemeyer, 1996).

  • Absence de cycle azoté : sans filtre ni végétaux, l’ammoniac issu des déjections peut brûler les branchies du poisson en quelques jours (Ip & Chew, 2010 ; principe du cycle de l’azote, Goldstein, 2007).

  • Stress et vulnérabilité : L'exposition à 360° sans aucune cachette maintient le poisson dans un état de stress chronique (pic de cortisol), ce qui est fatal à moyen terme (Sloman & Armstrong, 2002).

Recréer un écosystème (qualité de l'eau, température, filtration, cycle bactérien) est un travail minutieux. Enfermer un poisson dans un bocal dans un but uniquement esthétique, c’est regarder un être agoniser pour décorer son salon.



conclusion : comment lire animotecture aujourd'hui ?

Animotecture reste une source d’inspiration que j’aime particulièrement consulter. De fait, de nombreux projets du livre mettent en valeur un design au service d’une communauté hybride (Lestel, 2010), comme la CATable 1.0 et 2.0 de LYCS ARCHITECTURE (pages 96-97). Celle-ci croise les besoins instinctifs du chat (se faufiler dans des tunnels, explorer des cavités et s'étaler à proximité de son gardien) et le besoin fonctionnel de l'humain (un bureau pour travailler). Plutôt que de repousser le chat du clavier, le designer en a fait un co-habitant, en intégrant sa présence dans la structure même du meuble.

Alors, comment adapter sa grille de lecture au fil des pages ? Pour aiguiller votre parcours, voici trois questions à vous poser : 

  1. Comportement : L'objet permet-il à l'animal d’exprimer ou de répondre à un comportement naturel ?

  2. Physiologie : Les matériaux et la forme respectent-ils sa santé et son physique ?

  3. Usager : Si l'on retire l'humain, l'objet garde-t-il un intérêt pour l'animal ?

Ainsi, un regard par le prisme de l'Animal-Centred Design (ACD) aurait permis d'exclure les projets maltraitants.

Toutefois, en tenant compte de ces constats, on pourrait s’amuser à imaginer une réédition excluant les projets problématiques et avec un titre affiné : Animotecture. Design en faveur des animaux.


Ce glissement sémantique du « pour » vers le « en faveur de » transforme la posture du designer : il ne s'agit plus de faire de l'animal la simple cible d'un objet, mais de se faire l'allié de son bien-être. Concevoir « en faveur de », c’est placer l’éthologie et la physiologie comme des priorités non négociables et faire du design un acte d’engagement et de soin.

Et pour finir, je vous livre quelques projets supplémentaires que j’adore et que j’ai découvert grâce à Animotecture : Mur pour animaux de Gita Gschwendtner (page 175), Bloc et brique pour abeilles de Green&Blue (page 171), Console pour chat de Modernist Cat (page 194).

« La communauté hybride est un espace de vie partagé dans lequel humains et animaux sont engagés dans une vie commune complexe, où chacun ajuste son comportement à celui de l'autre. »


Dominique Lestel, Les origines animales de la culture, 2001.

Crédit images : LYCS Architecture (en.lycs-arc.com).

Références bibliographiques

• Goldstein, R. J. (2007). Marine Reef Aquarium Notebook. Barron's Educational Series. 

  • Ip, Y. K., & Chew, S. F. (2010). Ammonia production, excretion, and toxicities in fish : a review. Frontiers in psychology, 134 (1), 1-20. https://doi.org/10.3389/fphys.2010.00134.

  • Lestel, D. (2001). Les origines animales de la culture. Flammarion. 

  • Wedemeyer, G. A. (1996). Physiology of Fish in Intensive Culture Systems. Springer Science & Business Media.

  • Schreck, C. B., & Tort, L. (2016). The Concept of Stress in Fish. Biology of Stress in Fish : fish physiology, 1-45. https://doi.org/10.1016/B978-0-12-802728-8.00001-1.

  • Sloman, K. A., & Armstrong, J. D. (2002). Physiological effects of dominance hierarchies: laboratory artefacts or natural phenomena?. Journal of Fish Biology, 61(1), 1-23. https://doi.org/10.1111/j.1095-8649.2002.tb01733.x.



Les images illustrant cet article sont utilisées dans un but de critique et d'analyse pédagogique. Les droits appartiennent à leurs auteurs respectifs. En cas de demande de retrait par un ayant-droit, l'image sera supprimée immédiatement.

Technology

Pourquoi j’ai changé mon regard sur le livre 𝑨𝒏𝒊𝒎𝒐𝒕𝒆𝒄𝒕𝒖𝒓𝒆. 𝑫𝒆𝒔𝒊𝒈𝒏 𝒑𝒐𝒖𝒓 𝒂𝒏𝒊𝒎𝒂𝒖𝒙 𝒅𝒐𝒎𝒆𝒔𝒕𝒊𝒒𝒖𝒆𝒔 : analyse critique d’une anthologie du design

06 Janvier 2026

Il y a quelques années, lors de sa parution aux éditions Phaidon (2018), l'ouvrage Animotecture : design pour animaux domestiques de Tom Wainwright s'est immédiatement imposé comme une pièce maîtresse de ma bibliothèque. À une époque où je découvrais le design pour le vivant, ce livre m’est apparu comme une boussole pour quiconque s'intéresse à la place de l'animal dans notre environnement bâti.

Aujourd'hui encore, il reste à ma connaissance l'unique compilation d’envergure regroupant autant de projets de design et d’architecture autour de l’animal. Pourtant, avec le recul et par le prisme de l'Animal-Centred Design (ACD), ma lecture s'est nuancée. Si l'objet reste fascinant, il cristallise également les défis éthiques majeurs du design incluant l’animal : comment concilier les désirs humains et les impératifs inhérents à l'animal ?



une réussite éditoriale et une base de données unique

Cette anthologie possède une valeur documentaire exceptionnelle. Elle brille par plusieurs aspects qui en font un objet que l'on a un réel plaisir à feuilleter :

  • Une vision multi-espèces : On sort du traditionnel duo « chien/chat » pour explorer des habitats destinés aux chevaux ou même aux abeilles.
     

  • Un travail graphique efficace : La couverture attractive et le format pratique invitent à la prise en main. L'auteur a mis en place un système de lecture intelligent : chaque projet est accompagné de pictogrammes indiquant les espèces et les matériaux.

  • Un rythme agréable : Les projets sont intercalés de citations qui apportent du souffle. Les empreintes de l'animal en bas de chaque page sont une touche graphique particulièrement réussie.

  • Une approche synthétique : Chaque projet possède une courte description, ce qui permet de l’appréhender rapidement et d'en comprendre l'intention initiale.


Pourtant, en commençant à s'intéresser à la substance de l'ouvrage, on note une imprécision majeure dès le titre. Dans sa langue originale, l'ouvrage s'intitule Animotecture: Design for Pets. En français, « pets » a été traduit par « animaux domestiques ». Or, le contenu du livre dépasse largement ce cadre en proposant des projets pour les insectes ou les oiseaux sauvages. Ce glissement sémantique annonce une difficulté de l'ouvrage à définir précisément son sujet : l'animal réduit à son statut de propriété domestique, ou l'animal considéré comme un habitant du vivant à part entière ? Finalement, de qui parle-t-on et avec quel regard ?


Présentation de la conception graphique qui guide le lecteur tout au long de l'ouvrage.
Source image : Amazon.com.



UNE VISION LINéaire du design : le risque du mélange des genres

      Dans son avant-propos, Tom Wainwright affirme que l’ensemble des projets présentés « obéissent tous à un même objectif [...] : prendre soin de ces animaux et satisfaire au mieux leurs envies ».
Pourtant, en plaçant tous les projets sur la même ligne, sans distinction ni analyse d’impact, l'auteur crée une confusion. En explorant attentivement l’ouvrage, trois approches radicalement différentes, qui ne devraient pas être confondues, se dégagent :

• L’Animal-Centred Design (ACD) : Des projets qui répondent à un besoin réel de l’animal, dans un contexte donné. Par exemple, le projet MAO’er Hutong de O.D.D. Design (page 150) se présente comme un ensemble de tuiles à intercaler entre les tuiles traditionnelles des vieux quartiers de Pékin. Il propose des abris de fortune aux chats errants tout en empêchant la prolifération des mauvaises herbes sur les toits. C’est un design en faveur d’une cohabitation raisonnée.

• L’Human-Centred Design : Des objets conçus pour séduire l’humain, dont la vision de l’animal comme usager est secondaire. L'exemple de la Caravane pour chien de Straight Line Designs (page 204), un panier en forme de caravane, est frappant : l'auteur explique que les chiens ont été « privés des joies du voyage en caravane ». C’est une projection anthropomorphique ; le symbole de vacances humaines n’est pas percutant pour répondre aux besoins d’un chien.

• L’Art spéculatif : L’objet s’affranchit des contraintes d’usage quotidien, comme l’installation Parole de Leopold Banchini et Daniel Zamarbide (pages 124-125). Loin de l'utilité domestique, cette structure inspirée de la prison de Champ-Dollon utilise des souris de laboratoire pour questionner la responsabilité de l'architecte en milieu carcéral. L’animal est ici le vecteur d’une question politique. La création n’a donc pas de responsabilité fonctionnelle (bien que l’interaction entre l’animal et l’œuvre nécessite un travail pour que celui-ci ne subisse pas une mauvaise expérience).

Enfin, on remarque que la plupart de ces objets s’adressent à un public aisé. Or, comme le soulignait Victor Papanek dans Design for the Real World (1971), le design ne doit pas être un luxe superficiel ou un « gadget », mais un outil avec une responsabilité sociale et éthique. En restant dans une posture esthétique coûteuse, on oublie que l'écoute des besoins éthologiques de l’animal doit être le pilier d'une conception universelle et raisonnée, et non un privilège réservé à une minorité.



Extrait du portfolio de O.D.D. Design montrant des images des abris pour chats errants de leur projet MAO’er Hutong (Crédits photos : Jin Boan ; Source : https://o-d-d.design/pdf/2023_odd_portfolio_MAY.pdf#view=Fit)

Image du projet Parole (2013) de Leopold Banchini et Daniel Zamarbide (BUREAU) - (Crédit photo : Dylan Perrenoud ; Source : https://bureau.ac/parole/)



quand le design vire à la maltraitance : le cas du bocal à poisson produit par chimère

Par respect pour le droit d’auteur, je vous laisse découvrir cet objet sur le site officiel de Chimère ou à la page 47 d’Animotecture.

Si certains projets centrés sur l'humain sont simplement peu utiles pour l'animal, d'autres sont à décrire pour ce qu’ils sont : maltraitants. C'est le cas de la plupart des projets destinés à la faune aquatique présentés dans l'ouvrage, où la recherche de simplicité, de pureté visuelle ignore systématiquement la complexité biologique d'un tel écosystème.

Le bocal à poisson de la maison Chimère (vendu 3 250 $) en est un exemple criant :

  • Forme sphérique : la forme ronde déforme la vision du poisson et réduit la surface d'échange air-eau, pouvant provoquer une hypoxie (Wedemeyer, 1996).

  • Absence de cycle azoté : sans filtre ni végétaux, l’ammoniac issu des déjections peut brûler les branchies du poisson en quelques jours (Ip & Chew, 2010 ; principe du cycle de l’azote de Goldstein, 2007).

  • Stress et vulnérabilité : L'exposition à 360° sans aucune cachette maintient le poisson dans un état de stress chronique (pic de cortisol), ce qui est fatal à moyen terme (Sloman & Armstrong, 2002).

Recréer un écosystème (qualité de l'eau, température, filtration, cycle bactérien) est un travail minutieux. Enfermer un poisson dans un bocal dans un but uniquement esthétique, c’est regarder un être agoniser pour décorer son salon.


Si certains projets centrés sur l'humain sont simplement peu utiles pour l'animal, d'autres sont à décrire pour ce qu'ils sont : maltraitants.



conclusion : comment lire animotecture aujourd'hui ?

Animotecture reste une source d’inspiration que j’aime particulièrement consulter. De fait, de nombreux projets du livre mettent en valeur un design au service d’une communauté hybride (Lestel, 2010), comme la CATable 1.0 et 2.0 de LYCS ARCHITECTURE (pages 96-97). Celle-ci croise les besoins instinctifs du chat (se faufiler dans des tunnels, explorer des cavités et s'étaler à proximité de son gardien) et le besoin fonctionnel de l'humain (un bureau pour travailler). Plutôt que de repousser le chat du clavier, le designer en a fait un co-habitant, en intégrant sa présence dans la structure même du meuble.

Alors, comment adapter sa grille de lecture au fil des pages ? Pour aiguiller votre parcours, voici trois questions à vous poser : 

  1. Comportement : L'objet permet-il à l'animal d’exprimer ou de répondre à un comportement naturel ?

  2. Physiologie : Les matériaux et la forme respectent-ils sa santé et son physique ?

  3. Usager : Si l'on retire l'humain, l'objet garde-t-il un intérêt pour l'animal ?

Ainsi, un regard par le prisme de l'Animal-Centred Design aurait permis d'exclure les projets maltraitants.

Toutefois, en tenant compte de ces constats, on pourrait s’amuser à imaginer une réédition excluant les projets problématiques et avec un titre affiné : Animotecture. Design en faveur des animaux.


Ce glissement sémantique du « pour » vers le « en faveur de » transforme la posture du designer : il ne s'agit plus de faire de l'animal la simple cible d'un objet, mais de se faire l'allié de son bien-être. Concevoir « en faveur de », c’est placer l’éthologie et la physiologie comme des priorités non négociables et faire du design un acte d’engagement et de soin.

Et pour finir, je vous livre quelques projets supplémentaires que j’adore et que j’ai découvert grâce à Animotecture : Mur pour animaux de Gita Gschwendtner (page 175), Bloc et brique pour abeilles de Green&Blue (page 171), Console pour chat de Modernist Cat (page 194).



« La communauté hybride est un espace de vie partagé dans lequel humains et animaux sont engagés dans une vie commune complexe, où chacun ajuste son comportement à celui de l'autre. »


Dominique Lestel, Les origines animales de la culture, 2001.

Crédit images : LYCS Architecture (en.lycs-arc.com).

Références bibliographiques

• Goldstein, R. J. (2007). Marine Reef Aquarium Notebook. Barron's Educational Series. 

  • Ip, Y. K., & Chew, S. F. (2010). Ammonia production, excretion, and toxicities in fish : a review. Frontiers in psychology, 134 (1), 1-20. https://doi.org/10.3389/fphys.2010.00134.

  • Lestel, D. (2001). Les origines animales de la culture. Flammarion. 

  • Wedemeyer, G. A. (1996). Physiology of Fish in Intensive Culture Systems. Springer Science & Business Media.

  • Schreck, C. B., & Tort, L. (2016). The Concept of Stress in Fish. Biology of Stress in Fish : fish physiology, 1-45. https://doi.org/10.1016/B978-0-12-802728-8.00001-1.

  • Sloman, K. A., & Armstrong, J. D. (2002). Physiological effects of dominance hierarchies: laboratory artefacts or natural phenomena?. Journal of Fish Biology, 61(1), 1-23. https://doi.org/10.1111/j.1095-8649.2002.tb01733.x.



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