Technology

𝑨𝒏𝒊𝒎𝒂𝒍-𝑪𝒆𝒏𝒕𝒓𝒆𝒅 𝑫𝒆𝒔𝒊𝒈𝒏 : 𝒄𝒐𝒏𝒄𝒊𝒍𝒊𝒆𝒓 𝒆𝒎𝒑𝒂𝒕𝒉𝒊𝒆, 𝒆́𝒕𝒉𝒊𝒒𝒖𝒆 𝒆𝒕 𝒔𝒄𝒊𝒆𝒏𝒄𝒆 𝒅𝒂𝒏𝒔 𝒍𝒂 𝒄𝒐𝒏𝒄𝒆𝒑𝒕𝒊𝒐𝒏 𝒑𝒐𝒖𝒓 𝒍𝒆𝒔 𝒂𝒏𝒊𝒎𝒂𝒖𝒙

03 Novembre 2025

Crédit image : P. Danilyuk (pexels.com).


Dans un secteur animal en développement rapide, l'Animal-Centred Design (ACD) est souvent perçu, à tort, comme une approche superficielle. Pourtant, en répondant au désir citoyen de mieux prendre soin des animaux, cette méthodologie pourrait bien dessiner un nouveau futur pour nos relations interespèces.


Loin du prisme traditionnellement centré sur l'humain, l'ACD se définit comme une conception du design qui intègre l'animal non seulement comme bénéficiaire, mais comme utilisateur et acteur central du processus de conception. Initialement théorisé par la Professeure Clara Mancini, l'ACD est à la croisée de plusieurs champs disciplinaires tels que les sciences de l’interaction et les sciences animales.


Cet article plonge au cœur de l'ACD pour explorer son héritage méthodologique (ACI), sa dimension éthique (Care) et les principes fondamentaux qui guident cette nouvelle approche de la conception multi-espèces.

L'ACD devient ainsi un acte de réparation éthique : il corrige l'angle mort de la conception classique, trop souvent anthropocentrée. 


Des origines technologiques : de l'HCI à l'ACI

L'Animal-Centred Design (ACD) est né de l'évolution de deux domaines du design et de l'informatique : 


  • le Design Centré Utilisateur 

Depuis des pionniers comme Don Norman et son ouvrage (The Design of Everyday Things, 1988), le Human-Centred Design (HCD - design centré utilisateur en français) a formalisé la conception en fonction des besoins, des capacités et des limites de l'utilisateur humain. Cette approche, largement présente dans les démarches de design actuel, a fourni le modèle méthodologique et éthique initial, dont celui de l'Human-Computer Interaction (HCI).


  • l'Animal-Computer Interaction (ACI)

Directrice de l’Animal Computer Interaction Lab, Clara Mancini est Professeure à l’Open University (Royaume-Uni). En 2011, elle a posé les bases de l'Animal-Computer Interaction (ACI). Partant du constat que les animaux sont de plus en plus médiatisés par la technologie (traqueurs d'activité, jeux tactiles, dispositifs d'assistance), l'ACI a étendu la logique du design centré utilisateur aux animaux.


L'ACI est né pour explorer et systématiser la conception d'interfaces et de systèmes informatiques où l'animal est l'utilisateur principal. L'objectif initial était de s'assurer que dans le cas où un animal interagit avec une machine (un écran tactile, un robot, un jouet connecté), cette interaction soit éthique et respectueuse de ses capacités. En fournissant ce cadre scientifique, l'ACI a jeté les bases théoriques et méthodologiques nécessaires au développement de l’ACD.



Crédit image : Jakubzerzicki (pexels.com).



L'Animal-centred Design : une éthique appliquée du care

      Si l'Animal-Computer Interaction (ACI) a fourni la méthodologie scientifique pour interagir techniquement avec l'animal, l'Animal-Centred Design (ACD) représente, lui, un changement de paradigme éthique : il s'inscrit dans la philosophie du design du care. En ce sens, il ne s’agit plus de se demander comment l'animal utilise la machine efficacement ? mais comment la conception améliore-t-elle la vie de l'animal dans son ensemble ? — c’est-à-dire en tenant compte de ses besoins physiques, émotionnels et cognitifs.


      Le care (prendre soin) est une notion philosophique (Tronto, 2009) qui met l'accent sur la reconnaissance de la vulnérabilité d’autrui, notre responsabilité éthique face à cette vulnérabilité et l'interdépendance qui définit toute relation.


      En plaçant l'animal au centre, l'ACD appelle les designers à endosser une certaine responsabilité. Il ne s'agit plus de répondre à un besoin humain (par exemple, créer une niche plus jolie pour le salon), mais d'agir dans l’intérêt de l'animal, dont les besoins ne peuvent être exprimés verbalement.


      L'ACD devient ainsi un acte de réparation éthique : il corrige l'angle mort de la conception classique, trop souvent anthropocentrée, en intégrant le bien-être animal comme une exigence fondamentale, en écho à la philosophie du care. L'objectif ultime n'est pas la performance technique, mais l'amélioration de la qualité de vie de l'utilisateur animal.


L'objectif n'est pas de concevoir pour les animaux à la place des humains, mais de co-concevoir avec eux un monde qui honore les besoins de tous ses habitants.



Les principes fondamentaux de l’Animal-Centred Design et de l’Animal-Computer Interaction

Pour dépasser la simple intention et garantir une pratique rigoureuse, l'ACD s'appuie sur le cadre éthique formalisé par Clara Mancini et l'équipe de l'ACI Lab (Ruge & Mancini, 2022). Ces principes servent de boussole éthique et méthodologique pour le designer : 


  1. Équité : le processus de conception doit se fonder (autant que possible) sur une relation non-spéciste. Cela implique d'éviter toute discrimination ou hiérarchie entre les participants, qu'ils soient humains ou animaux, et de traiter l'animal comme une partie prenante légitime et co-designer potentiel.


  2. Autonomie et consentement contingent : ce principe est central. Puisque l'animal ne peut donner un consentement légal, les chercheurs et designers doivent obtenir un consentement contingent et continu de l'animal. L'animal doit être autorisé à évaluer la situation, à choisir s'il souhaite s'engager ou s'arrêter à tout moment, sans être forcé.


  3. Intégrité et non-intrusion (unobtrusiveness) : tout dispositif ou système interactif (capteurs, traceurs, interfaces) doit idéalement être imperceptible ou, au minimum, non-intrusif, discret. La technologie ne doit pas perturber les activités naturelles de l'animal ni interférer avec sa perception de son environnement. Les interventions sur le corps ou l'apparence de l'animal doivent être évitées ou justifiées par des intérêts supérieurs.


  4. Dignité : la dignité va au-delà de la simple notion de bien-être animal minimal (Mancini, 2017). Elle exige que l'animal soit protégé contre : l'humiliation ou l'objectification (le fait d'en faire une machine ou un sujet de moquerie), l'instrumentalisation excessive ou injustifiée (l'utilisation de l'animal uniquement pour les bénéfices humains), toute intervention majeure sur son apparence ou ses capacités qui ne serait pas justifiée par son propre intérêt.


      En respectant ces principes, l'Animal-Centred Design passe de l'intention à la méthode, assurant que la technologie et la conception servent véritablement le bien-être de l’animal en tant qu’utilisateur.



bâtir un futur multi-espèces

Ainsi, l’Animal-Centred Design, héritier des sciences de l'ACI (Mancini, 2011) et de l'éthique du care (Tronto, 2009), est bien plus qu’une tendance. C’est un axe méthodologique prometteur pour explorer l’ensemble des interactions entre humains et animaux. Il demande au designer qui souhaite s’y investir des compétences approfondies, à la croisée des sciences animales et de la conception.


      Les travaux fondateurs de Clara Mancini ont posé les principes de l’engagement technologique entre humains et animaux. L’ACD en prolonge la portée en donnant l’occasion d’y intégrer les objets non connectés et les contextes de vie quotidienne, ouvrant de nouvelles perspectives sur le rôle de l’animal de compagnie et les enjeux politiques qui l'accompagnent. En appliquant les principes éthiques aux dispositifs et services du quotidien, la discipline réhabilite l'animal en tant qu'utilisateur légitime, capable d'évaluer et de réagir à son environnement conçu.


      L’ACD engage le designer dans une double responsabilité : reconnaître la vulnérabilité de l’autre et y répondre avec ingéniosité et respect. L'objectif n'est pas de concevoir pour les animaux à la place des humains, mais de co-concevoir avec eux un monde qui honore les besoins de tous ses habitants. Cette ouverture vers un design multispecifique est la promesse de relations plus équilibrées avec nos compagnons non-humains.

Crédit image : Cottonbro (pexels.com).

Références bibliographiques

• Mancini, C. (2011). Animal-Computer Interaction (ACI): a Manifesto. ACM Interactions, 18(4), 69-73.


• Mancini, C. (2012). Intentionality and animal-centered design. In Proceedings of the 2012 ACM International Conference on Interactive Tabletops and Surfaces (pp. 21-28). ACM.


• Mancini, C. (2017). Towards an animal-centred ethics for Animal–Computer Interaction. International Journal of Human-Computer Studies, 98, 221–233.


• Norman, D. A. (1988). The design of everyday things. Basic Books.


• Ruge, T., & Mancini, C. (2022). An Ethics Toolkit to Support Animal-Centered Research and Design. Frontiers in Veterinary Science, 9, 891493.


• Tronto, J. (2009). Un monde vulnérable : pour une politique du care. La Découverte, coll. Textes à l’appui.

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𝑨𝒏𝒊𝒎𝒂𝒍-𝑪𝒆𝒏𝒕𝒓𝒆𝒅 𝑫𝒆𝒔𝒊𝒈𝒏 : 𝒄𝒐𝒏𝒄𝒊𝒍𝒊𝒆𝒓 𝒆𝒎𝒑𝒂𝒕𝒉𝒊𝒆, 𝒆́𝒕𝒉𝒊𝒒𝒖𝒆 𝒆𝒕 𝒔𝒄𝒊𝒆𝒏𝒄𝒆 𝒅𝒂𝒏𝒔 𝒍𝒂 𝒄𝒐𝒏𝒄𝒆𝒑𝒕𝒊𝒐𝒏 𝒑𝒐𝒖𝒓 𝒍𝒆𝒔 𝒂𝒏𝒊𝒎𝒂𝒖𝒙

03 Novembre 2025

Crédit image : P. Danilyuk (pexels.com).


Dans un secteur animal en développement rapide, l'Animal-Centred Design (ACD) est souvent perçu, à tort, comme une approche superficielle. Pourtant, en répondant au désir citoyen de mieux prendre soin des animaux, cette méthodologie pourrait bien dessiner un nouveau futur pour nos relations interespèces.


Loin du prisme traditionnellement centré sur l'humain, l'ACD se définit comme une conception du design qui intègre l'animal non seulement comme bénéficiaire, mais comme utilisateur et acteur central du processus de conception. Initialement théorisé par la Professeure Clara Mancini, l'ACD est à la croisée de plusieurs champs disciplinaires tels que les sciences de l’interaction et les sciences animales.


Cet article plonge au cœur de l'ACD pour explorer son héritage méthodologique (ACI), sa dimension éthique (Care) et les principes fondamentaux qui guident cette nouvelle approche de la conception multi-espèces.

L'ACD devient ainsi un acte de réparation éthique : il corrige l'angle mort de la conception classique, trop souvent anthropocentrée.



Des origines technologiques : de l'HCI à l'ACI

L'Animal-Centred Design (ACD) est né de l'évolution de deux domaines du design et de l'informatique : 


  • le Design Centré Utilisateur 

Depuis des pionniers comme Don Norman et son ouvrage (The Design of Everyday Things, 1988), le Human-Centred Design (HCD - design centré utilisateur en français) a formalisé la conception en fonction des besoins, des capacités et des limites de l'utilisateur humain. Cette approche, largement présente dans les démarches de design actuel, a fourni le modèle méthodologique et éthique initial, dont celui de l'Human-Computer Interaction (HCI).


  • l'Animal-Computer Interaction (ACI)

Directrice de l’Animal Computer Interaction Lab, Clara Mancini est Professeure à l’Open University (Royaume-Uni). En 2011, elle a posé les bases de l'Animal-Computer Interaction (ACI). Partant du constat que les animaux sont de plus en plus médiatisés par la technologie (traqueurs d'activité, jeux tactiles, dispositifs d'assistance), l'ACI a étendu la logique du design centré utilisateur aux animaux.


L'ACI est né pour explorer et systématiser la conception d'interfaces et de systèmes informatiques où l'animal est l'utilisateur principal. L'objectif initial était de s'assurer que dans le cas où un animal interagit avec une machine (un écran tactile, un robot, un jouet connecté), cette interaction soit éthique et respectueuse de ses capacités. En fournissant ce cadre scientifique, l'ACI a jeté les bases théoriques et méthodologiques nécessaires au développement de l’ACD.





L'Animal-centred Design : une éthique appliquée du care

      Si l'Animal-Computer Interaction (ACI) a fourni la méthodologie scientifique pour interagir techniquement avec l'animal, l'Animal-Centred Design (ACD) représente, lui, un changement de paradigme éthique : il s'inscrit dans la philosophie du design du care. En ce sens, il ne s’agit plus de se demander comment l'animal utilise la machine efficacement ? mais comment la conception améliore-t-elle la vie de l'animal dans son ensemble ? — c’est-à-dire en tenant compte de ses besoins physiques, émotionnels et cognitifs.


      Le care (prendre soin) est une notion philosophique (Tronto, 2009) qui met l'accent sur la reconnaissance de la vulnérabilité d’autrui, notre responsabilité éthique face à cette vulnérabilité et l'interdépendance qui définit toute relation.


      En plaçant l'animal au centre, l'ACD appelle les designers à endosser une certaine responsabilité. Il ne s'agit plus de répondre à un besoin humain (par exemple, créer une niche plus jolie pour le salon), mais d'agir dans l’intérêt de l'animal, dont les besoins ne peuvent être exprimés verbalement.


      L'ACD devient ainsi un acte de réparation éthique : il corrige l'angle mort de la conception classique, trop souvent anthropocentrée, en intégrant le bien-être animal comme une exigence fondamentale, en écho à la philosophie du care. L'objectif ultime n'est pas la performance technique, mais l'amélioration de la qualité de vie de l'utilisateur animal.


Crédit image : Jakubzerzicki (pexels.com).

L'objectif n'est pas de concevoir pour les animaux à la place des humains, mais de co-concevoir avec eux un monde qui honore les besoins de tous ses habitants.



Les principes fondamentaux de l’Animal-Centred Design et de l’Animal-Computer Interaction

Pour dépasser la simple intention et garantir une pratique rigoureuse, l'ACD s'appuie sur le cadre éthique formalisé par Clara Mancini et l'équipe de l'ACI Lab (Ruge & Mancini, 2022). Ces principes servent de boussole éthique et méthodologique pour le designer : 


  1. Équité : le processus de conception doit se fonder (autant que possible) sur une relation non-spéciste. Cela implique d'éviter toute discrimination ou hiérarchie entre les participants, qu'ils soient humains ou animaux, et de traiter l'animal comme une partie prenante légitime et co-designer potentiel.


  2. Autonomie et consentement contingent : ce principe est central. Puisque l'animal ne peut donner un consentement légal, les chercheurs et designers doivent obtenir un consentement contingent et continu de l'animal. L'animal doit être autorisé à évaluer la situation, à choisir s'il souhaite s'engager ou s'arrêter à tout moment, sans être forcé.


  3. Intégrité et non-intrusion (unobtrusiveness) : tout dispositif ou système interactif (capteurs, traceurs, interfaces) doit idéalement être imperceptible ou, au minimum, non-intrusif, discret. La technologie ne doit pas perturber les activités naturelles de l'animal ni interférer avec sa perception de son environnement. Les interventions sur le corps ou l'apparence de l'animal doivent être évitées ou justifiées par des intérêts supérieurs.


  4. Dignité : la dignité va au-delà de la simple notion de bien-être animal minimal (Mancini, 2017). Elle exige que l'animal soit protégé contre : l'humiliation ou l'objectification (le fait d'en faire une machine ou un sujet de moquerie), l'instrumentalisation excessive ou injustifiée (l'utilisation de l'animal uniquement pour les bénéfices humains), toute intervention majeure sur son apparence ou ses capacités qui ne serait pas justifiée par son propre intérêt.


      En respectant ces principes, l'Animal-Centred Design passe de l'intention à la méthode, assurant que la technologie et la conception servent véritablement le bien-être de l’animal en tant qu’utilisateur.



bâtir un futur multi-espèces

Ainsi, l’Animal-Centred Design, héritier des sciences de l'ACI (Mancini, 2011) et de l'éthique du care (Tronto, 2009), est bien plus qu’une tendance. C’est un axe méthodologique prometteur pour explorer l’ensemble des interactions entre humains et animaux. Il demande au designer qui souhaite s’y investir des compétences approfondies, à la croisée des sciences animales et de la conception.


      Les travaux fondateurs de Clara Mancini ont posé les principes de l’engagement technologique entre humains et animaux. L’ACD en prolonge la portée en donnant l’occasion d’y intégrer les objets non connectés et les contextes de vie quotidienne, ouvrant de nouvelles perspectives sur le rôle de l’animal de compagnie et les enjeux politiques qui l'accompagnent. En appliquant les principes éthiques aux dispositifs et services du quotidien, la discipline réhabilite l'animal en tant qu'utilisateur légitime, capable d'évaluer et de réagir à son environnement conçu.


      L’ACD engage le designer dans une double responsabilité : reconnaître la vulnérabilité de l’autre et y répondre avec ingéniosité et respect. L'objectif n'est pas de concevoir pour les animaux à la place des humains, mais de co-concevoir avec eux un monde qui honore les besoins de tous ses habitants. Cette ouverture vers un design multispecifique est la promesse de relations plus équilibrées avec nos compagnons non-humains.

Crédit image : Cottonbro (pexels.com).

Références bibliographiques

• Mancini, C. (2011). Animal-Computer Interaction (ACI): a Manifesto. ACM Interactions, 18(4), 69-73.


• Mancini, C. (2012). Intentionality and animal-centered design. In Proceedings of the 2012 ACM International Conference on Interactive Tabletops and Surfaces (pp. 21-28). ACM.


• Mancini, C. (2017). Towards an animal-centred ethics for Animal–Computer Interaction. International Journal of Human-Computer Studies, 98, 221–233.


• Norman, D. A. (1988). The design of everyday things. Basic Books.


• Ruge, T., & Mancini, C. (2022). An Ethics Toolkit to Support Animal-Centered Research and Design. Frontiers in Veterinary Science, 9, 891493.


• Tronto, J. (2009). Un monde vulnérable : pour une politique du care. La Découverte, coll. Textes à l’appui.

Technology

𝑨𝒏𝒊𝒎𝒂𝒍-𝑪𝒆𝒏𝒕𝒓𝒆𝒅 𝑫𝒆𝒔𝒊𝒈𝒏 : 𝒄𝒐𝒏𝒄𝒊𝒍𝒊𝒆𝒓 𝒆𝒎𝒑𝒂𝒕𝒉𝒊𝒆, 𝒆́𝒕𝒉𝒊𝒒𝒖𝒆 𝒆𝒕 𝒔𝒄𝒊𝒆𝒏𝒄𝒆 𝒅𝒂𝒏𝒔 𝒍𝒂 𝒄𝒐𝒏𝒄𝒆𝒑𝒕𝒊𝒐𝒏 𝒑𝒐𝒖𝒓 𝒍𝒆𝒔 𝒂𝒏𝒊𝒎𝒂𝒖𝒙

03 Novembre 2025

Crédit image : P. Danilyuk (pexels.com).


Dans un secteur animal en développement rapide, l'Animal-Centred Design (ACD) est souvent perçu, à tort, comme une approche superficielle. Pourtant, en répondant au désir citoyen de mieux prendre soin des animaux, cette méthodologie pourrait bien dessiner un nouveau futur pour nos relations interespèces.


Loin du prisme traditionnellement centré sur l'humain, l'ACD se définit comme une conception du design qui intègre l'animal non seulement comme bénéficiaire, mais comme utilisateur et acteur central du processus de conception. Initialement théorisé par la Professeure Clara Mancini, l'ACD est à la croisée de plusieurs champs disciplinaires tels que les sciences de l’interaction et les sciences animales.


Cet article plonge au cœur de l'ACD pour explorer son héritage méthodologique (ACI), sa dimension éthique (Care) et les principes fondamentaux qui guident cette nouvelle approche de la conception multi-espèces.



L'ACD devient ainsi un acte de réparation éthique : il corrige l'angle mort de la conception classique, trop souvent anthropocentrée.



Des origines technologiques : de l'Human-centred design à l'Animal-Computer Interaction

L'Animal-Centred Design (ACD) est né de l'évolution de deux domaines du design et de l'informatique : 


  • le Design Centré Utilisateur 

Depuis des pionniers comme Don Norman et son ouvrage (The Design of Everyday Things, 1988), le Human-Centred Design (HCD - design centré utilisateur en français) a formalisé la conception en fonction des besoins, des capacités et des limites de l'utilisateur humain. Cette approche, largement présente dans les démarches de design actuel, a fourni le modèle méthodologique et éthique initial, dont celui de l'Human-Computer Interaction (HCI).


  • l'Animal-Computer Interaction (ACI)

Directrice de l’Animal Computer Interaction Lab, Clara Mancini est Professeure à l’Open University (Royaume-Uni). En 2011, elle a posé les bases de l'Animal-Computer Interaction (ACI). Partant du constat que les animaux sont de plus en plus médiatisés par la technologie (traqueurs d'activité, jeux tactiles, dispositifs d'assistance), l'ACI a étendu la logique du design centré utilisateur aux animaux.


L'ACI est né pour explorer et systématiser la conception d'interfaces et de systèmes informatiques où l'animal est l'utilisateur principal. L'objectif initial était de s'assurer que dans le cas où un animal interagit avec une machine (un écran tactile, un robot, un jouet connecté), cette interaction soit éthique et respectueuse de ses capacités. En fournissant ce cadre scientifique, l'ACI a jeté les bases théoriques et méthodologiques nécessaires au développement de l’ACD.



Crédit image : Jakubzerzicki (pexels.com).



L'Animal-centred Design : une éthique appliquée du care

      Si l'Animal-Computer Interaction (ACI) a fourni la méthodologie scientifique pour interagir techniquement avec l'animal, l'Animal-Centred Design (ACD) représente, lui, un changement de paradigme éthique : il s'inscrit dans la philosophie du design du care. En ce sens, il ne s’agit plus de se demander comment l'animal utilise la machine efficacement ? mais comment la conception améliore-t-elle la vie de l'animal dans son ensemble ? — c’est-à-dire en tenant compte de ses besoins physiques, émotionnels et cognitifs.


      Le care (prendre soin) est une notion philosophique (Tronto, 2009) qui met l'accent sur la reconnaissance de la vulnérabilité d’autrui, notre responsabilité éthique face à cette vulnérabilité et l'interdépendance qui définit toute relation.


      En plaçant l'animal au centre, l'ACD appelle les designers à endosser une certaine responsabilité. Il ne s'agit plus de répondre à un besoin humain (par exemple, créer une niche plus jolie pour le salon), mais d'agir dans l’intérêt de l'animal, dont les besoins ne peuvent être exprimés verbalement.


      L'ACD devient ainsi un acte de réparation éthique : il corrige l'angle mort de la conception classique, trop souvent anthropocentrée, en intégrant le bien-être animal comme une exigence fondamentale, en écho à la philosophie du care. L'objectif ultime n'est pas la performance technique, mais l'amélioration de la qualité de vie de l'utilisateur animal.


L'objectif n'est pas de concevoir pour les animaux à la place des humains, mais de co-concevoir avec eux un monde qui honore les besoins de tous ses habitants.



Les principes fondamentaux de l’Animal-Centred Design et de l’Animal-Computer Interaction

Pour dépasser la simple intention et garantir une pratique rigoureuse, l'ACD s'appuie sur le cadre éthique formalisé par Clara Mancini et l'équipe de l'ACI Lab (Ruge & Mancini, 2022). Ces principes servent de boussole éthique et méthodologique pour le designer : 


  1. Équité : le processus de conception doit se fonder (autant que possible) sur une relation non-spéciste. Cela implique d'éviter toute discrimination ou hiérarchie entre les participants, qu'ils soient humains ou animaux, et de traiter l'animal comme une partie prenante légitime et co-designer potentiel.


  2. Autonomie et consentement contingent : ce principe est central. Puisque l'animal ne peut donner un consentement légal, les chercheurs et designers doivent obtenir un consentement contingent et continu de l'animal. L'animal doit être autorisé à évaluer la situation, à choisir s'il souhaite s'engager ou s'arrêter à tout moment, sans être forcé.


  3. Intégrité et non-intrusion (unobtrusiveness) : tout dispositif ou système interactif (capteurs, traceurs, interfaces) doit idéalement être imperceptible ou, au minimum, non-intrusif, discret. La technologie ne doit pas perturber les activités naturelles de l'animal ni interférer avec sa perception de son environnement. Les interventions sur le corps ou l'apparence de l'animal doivent être évitées ou justifiées par des intérêts supérieurs.


  4. Dignité : la dignité va au-delà de la simple notion de bien-être animal minimal (Mancini, 2017). Elle exige que l'animal soit protégé contre : l'humiliation ou l'objectification (le fait d'en faire une machine ou un sujet de moquerie), l'instrumentalisation excessive ou injustifiée (l'utilisation de l'animal uniquement pour les bénéfices humains), toute intervention majeure sur son apparence ou ses capacités qui ne serait pas justifiée par son propre intérêt.


      En respectant ces principes, l'Animal-Centred Design passe de l'intention à la méthode, assurant que la technologie et la conception servent véritablement le bien-être de l’animal en tant qu’utilisateur.



Bâtir un futur multi-espèces

Ainsi, l’Animal-Centred Design, héritier des sciences de l'ACI (Mancini, 2011) et de l'éthique du care (Tronto, 2009), est bien plus qu’une tendance. C’est un axe méthodologique prometteur pour explorer l’ensemble des interactions entre humains et animaux. Il demande au designer qui souhaite s’y investir des compétences approfondies, à la croisée des sciences animales et de la conception.


      Les travaux fondateurs de Clara Mancini ont posé les principes de l’engagement technologique entre humains et animaux. L’ACD en prolonge la portée en donnant l’occasion d’y intégrer les objets non connectés et les contextes de vie quotidienne, ouvrant de nouvelles perspectives sur le rôle de l’animal de compagnie et les enjeux politiques qui l'accompagnent. En appliquant les principes éthiques aux dispositifs et services du quotidien, la discipline réhabilite l'animal en tant qu'utilisateur légitime, capable d'évaluer et de réagir à son environnement conçu.


      L’ACD engage le designer dans une double responsabilité : reconnaître la vulnérabilité de l’autre et y répondre avec ingéniosité et respect. L'objectif n'est pas de concevoir pour les animaux à la place des humains, mais de co-concevoir avec eux un monde qui honore les besoins de tous ses habitants. Cette ouverture vers un design multispecifique est la promesse de relations plus équilibrées avec nos compagnons non-humains.



Crédit image : Cottonbro (pexels.com).

Références bibliographiques

• Mancini, C. (2011). Animal-Computer Interaction (ACI): a Manifesto. ACM Interactions, 18(4), 69-73.


• Mancini, C. (2012). Intentionality and animal-centered design. In Proceedings of the 2012 ACM International Conference on Interactive Tabletops and Surfaces (pp. 21-28). ACM.


• Mancini, C. (2017). Towards an animal-centred ethics for Animal–Computer Interaction. International Journal of Human-Computer Studies, 98, 221–233.


• Norman, D. A. (1988). The design of everyday things. Basic Books.


• Ruge, T., & Mancini, C. (2022). An Ethics Toolkit to Support Animal-Centered Research and Design. Frontiers in Veterinary Science, 9, 891493.


• Tronto, J. (2009). Un monde vulnérable : pour une politique du care. La Découverte, coll. Textes à l’appui.

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